Villes sans bidonvilles, les bidonneurs d’un noble programme

6 mars 2008 - 16h54 - Maroc - Ecrit par : L.A

Lancé en 2004, le programme national « Villes sans bidonvilles » a ciblé près de 80 villes et mobilisera près de 25 milliards de DH. Le rythme moyen de destruction avoisine les 26.000 baraques/an. Des obstacles politiques, techniques, administratifs et socioculturels ralentissent le rythme. Le ministre Hjira ne cesse de dénoncer les comportements de certaines autorités et collectivités locales qui ne jouent pas le jeu.

En attendant, des millions de Marocains continuent à vivre dans des conditions lamentables. Incursion dans un environnement marqué par la misère et l’exclusion. Le département de Hjira table sur la démolition de 50.000 baraques par an.

La condition humaine est quadrillée par l’habit et l’habitat. La propriété est née bien avant le mariage. L’homme est arrivé à la propriété et au mariage par nécessité. Loger sa famille devient vital. C’est en cela que les hommes, partout sur notre planète, acculés par l’urgence, ne peuvent s’empêcher de conquérir l’espace, de squatter et d’édifier de l’habitat ? fût-il insalubre.

La démographie a ses raisons que la raison peine à comprendre. Habiter une baraque en tôle ou en terre, cela vous conditionne un mental : la promiscuité, l’absence d’hygiène, l’indigence et le manque d’espace individuel concourent à la « confection » d’un individu pour le moins hybride. Des millions de destins marocains se tissent ainsi à l’abri des valeurs fédératrices. Et c’est ainsi que les compulsions, pulsions et autres psychopathies peuvent s’épanouir dans ce magma pathogène. Des comportements dignes de l’homme primitif y fleurissent au fil des années et proportionnellement à la surpopulation des bidonvilles. A dire que la boucle est bouclée dans ces lieux de misère, comme la « Carrière Thomas » à Casablanca.

Ce Français qui a dressé, dans les années 20 du siècle dernier, sur cette carrière des baraques, savait-il qu’il y a 800.000 ans, à l’époque d’inversion magnétique dite Matuyama, vivaient des hommes qui fabriquèrent des objets en forme de hache, des bifaces, à l’extrémité pointue et tranchante, qu’ils utilisaient pour dépecer la chair et fracturer les ossements ?

C’est ici même que vit aujourd’hui Abouch, dans un cube de tôle, avec ses six enfants. La fille aînée et sa cadette pratiquent le plus vieux métier du monde. Trois garçons, dont le plus jeune n’a guère plus de onze ans, font dans l’informel sous toutes ses formes : cigarettes au détail, plaquettes de haschisch, mahia…etc. Le quatrième garçon croupit à la prison Oukacha pour une série de vols et de viols. La boue colonise cet espace, été comme hiver. La boue intérieure aussi. C’est à quelques mètres de là qu’a vécu l’un des jeunes apprentis terroristes qui a participé aux attentas de 2003.

C’est dans ce même « Cariane Thomas » qu’il y a quatre mois, un jeune drogué, qui violait constamment sa sœur, finit par la tuer avec un fœtus dans le ventre. La promiscuité, la drogue et l’alcool favorisent des types de criminalité inédits.

Changement de décor ? : nous sommes au cœur de Mohammedia, au quartier El Alia. Au cœur de ce paysage digne de Kandahar, trône un bidonville qu’aucune autorité n’a été capable d’éradiquer. Même d’en arrêter l’extension.

Un vote en contrepartie

Les élus, sûrement avec la complicité d’agents d’autorité, ont laissé filer les dimensions du bidonville moyennant finance ou en contrepartie d’un vote. Le système a favorisé l’épanouissement d’une mafia bidonvillesque dont les ramifications se sont étendues jusqu’à…Naples !

Le parcours de Mina en est l’une des illustrations les plus parlantes. Arrivée de son douar du côté d’Oulad Saïd à la fin des années 70, elle se pose dans ce bidonville avec un mari analphabète et quatre gamins pieds nus. Avec les 1.500 DH rapportés du douar, elle squatte une première baraque. Cinq ans plus tard, avec l’argent gagné dans toutes sortes de business, de la cartomancie à l’animation des mariages au sein même du bidonville, elle s’empare d’une seconde baraque qu’elle confie à sa sœur vite « rapatriée » du douar. A la fin des années 80, elle pouvait s’enorgueillir d’avoir mis main basse sur une dizaine de baraques où elle installa séparément toute sa smala : frères, sœurs, enfants. Les premiers programmes de relogement firent sa fortune. Six logements flambant neufs furent acquis grâce à l’entremise du Moqaddem, du Cheikh et des Caïds successifs. Migrante née, Mina ne pouvait plus se contenter de l’exode rural. La ruée vers l’Italie la happa. Elle procéda de la même manière : partie la première, elle fit émigrer ses enfants, sa sœur et deux de ses frères. Le mari est resté à Mohammedia pour surveiller le business et encadrer les chantiers. Mina s’installa dans les faubourgs de Naples. Elle commença par la cartomancie et le « fast couscous ». Aujourd’hui, elle possède deux restaurants en Italie et continue à faire dans le business des « papiers de séjour ». Elle peut ainsi déclarer comme faux salariés des dizaines de clandestins en mal de papiers. A Mohammedia, elle en est à son cinquième immeuble. Sans compter les logements accordés en contrepartie de la démolition de six baraques. Histoire banale d’un défi tenace à l’Etat de droit. Tout cela n’aurait jamais été possible sans la complicité assidue des élus et des autorités locales. Pire : Mina fait gérer par son mari une dizaine d’agréments de grands et petits taxis !

Que peut le volontarisme tonitruant du Ministre Taoufik Hjira face à des comportements aussi peu respectueux de la loi ? Le département de Hjira table sur la démolition de 50.000 baraques par an, soit le double du rythme de destruction, et la déclaration proche de 25 villes sans bidonville. Le programme est ambitieux.

Mais la réalité quotidienne est têtue : A elle seule, Casablanca abrite plus de 30% des bidonvilles du Royaume. De plus, chaque jour, de nouvelles baraques voient le jour sous l’œil nonchalant des autorités locales et même souvent avec leur appui. La pourriture ne loge pas uniquement dans ces bidonvilles inhumains. Elle se trouve également dans les esprits de ces élus et ces agents d’autorité sans foi ni loi.

Si l’on veut que ce noble programme aboutisse, des moyens coercitifs sans précédent doivent être mis en branle. Sans la moindre crainte d’inspiration sécuritaire. Il y va précisément de la sécurité collective du peuple marocain. Taoufik Hjira, qui n’a pas sa langue dans sa poche, ne cesse de dénoncer les collusions locales qui empêchent le programme « Villes sans bidonvilles » de prendre l’ampleur qu’on lui a assignée. Le Roi Mohammed VI a dû intervenir à maintes occasions pour dénoncer ce type de collusions. Six millions de Marocains attendent. Le système préfectoral et les administrations doivent provoquer le sursaut nécessaire. Car, en cette période préélectorale, les dérives reprennent déjà de plus belle : avec la complicité d’agents d’autorité, des élus locaux recommencent à planter leurs canifs dans le dos du programme « Villes sans bidonvilles ». Garde à vous !

Source : Gazette du Maroc - Abdessamad Mouhieddine

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